
Toute lecture s’inscrit dans le temps et dans notre histoire personnelle.
Une partie des souvenirs que nous gardons en effet d’une annĂ©e est parfois liĂ©e Ă nos lectures. Nous nous rappelons alors le moment et le lieu oĂč nous avons lu un roman captivant par exemple.
Les livres eux-mĂȘmes nous apprennent d’innombrables choses sur des Ă©poques anciennes, rĂ©centes ou actuelles.
Dans lâimmĂ©diat, j’ai choisi de marquer un temps d’arrĂȘt pour partager 10 ouvrages dont j’ai achevĂ©s la lecture ou la relecture en 2022.
Les 700 aveugles de Bafia (Mutt Lon)
Qui ne connaĂźt pas Mutt-Lon et son incroyable roman ‘Ceux qui sortent la nuit’ ? Mais au risque de vous embarquer dans ce livre Ă©pique et de nous plus en sortir, retrouvons vite ‘Les 700 aveugles de Bafia’.
Câest une belle histoire bien ancrĂ©e dans notre pays. On y retrouve des personnages locaux et expatriĂ©s dont certains qui ont rĂ©ellement existĂ©. Dâailleurs, câest avec un fait historique authentique que le romancier a bĂąti avec brio son intrigue.
J’ai eu l’opportunitĂ© de discuter avec l’auteur durant l’Ă©vĂ©nement ‘Lire Ă Douala 2022’. Ăvidemment, cela a permis de comprendre sa dĂ©marche originale et de m’imprĂ©gner davantage de son univers bien singulier que l’on retrouve roman aprĂšs roman.
Citation tirĂ©e du roman : « En rĂ©alitĂ©, ĂȘtre infirmiĂšre, ce nâest pas exercer un mĂ©tier, câest carrĂ©ment prendre la relĂšve de Dieu. Jâen suis consciente depuis mes premiĂšres tournĂ©es, mais je nâavais pas imaginĂ© quâune si noble activitĂ© puisse conduire Ă un dĂ©sastre. »
- Le continent du Tout et du presque Rien (Sami Tchak)
Lorsque j’ai commencĂ© Ă lire ‘Le continent du tout et du presque rien’, jâavais juste lâintention de lire quelques pages avant dây revenir plus tard. Mais je suis tout de suite rester scotchĂ© au roman de Sami Tchak.
J’aime les Ćuvres de fiction dans lesquelles j’apprends des choses nouvelles, au travers des diffĂ©rentes pĂ©ripĂ©ties. Ce fut le cas avec ce roman rafraĂźchissant qui pousse Ă rĂ©flĂ©chir sur les idĂ©es produites et vĂ©hiculĂ©es sur le continent africain.
Un petit mot sur l’auteur : c’est un vĂ©ritable Ă©rudit de la littĂ©rature. Il connaĂźt des anecdotes incroyables sur les Ă©crivains de toutes les gĂ©ographies et l’histoire littĂ©raire n’a aucun secret pour lui. Câest avec grand plaisir que je l’ai Ă©coutĂ© lors de diffĂ©rents Ă©changes durant ‘Lire Ă Douala 2022.’
Passage tirĂ© du roman : “Tout le monde sait nous dĂ©finir, nous dĂ©crire, avec des gĂ©nĂ©ralisations, des amalgames, des contradictions. Et nous-mĂȘmes, en gĂ©nĂ©ral, nous ne parvenons pas Ă parler de nous sans nous prendre lâesprit et la langue dans les mailles de tous ces discours, de toutes ces images, que lâon dĂ©verse de tous les cĂŽtĂ©s sur nous.”
- Journal Of A Novel (John Steinbeck)
J’ai dĂ©couvert John Steinbeck en lisant ‘Des souris et des hommes’. C’est un livre qui m’a marquĂ© et qui m’a conduit Ă m’attacher Ă cet auteur amĂ©ricain qui aborde dans une bonne partie de son Ćuvre des thĂ©matiques sociales tout en crĂ©ant des personnages exceptionnels auxquels on s’attache tellement que l’on ne les oublie pas si tĂŽt achevĂ©e la lecture du roman.
Une fois que je m’Ă©tais rendu Ă San Francisco, Californie, j’avais naturellement saisi l’occasion pour visiter le ‘John Steinbeck Center’ situĂ© Ă Salinas, lĂ oĂč l’auteur avait situĂ© une partie de son Ćuvre. C’est Ă cette occasion que j’ai dĂ©couvert ‘Journal of A Novel’, une sĂ©rie de lettres de lâauteur Ă son Ă©diteur, des lettres Ă©crites chaque jour pendant la rĂ©daction du roman ‘ Ă lâest dâEden’.
Pour un auteur ou une autrice, c’est une lecture passionnante. C’est un peu comme si on regardait par-dessus l’Ă©paule de John Steinbeck pour voir la maniĂšre dont le maestro travaille. Le livre foisonne de dĂ©tails intĂ©ressants allant des notes sur l’Ă©criture Ă la vie quotidienne.
Un passage du livre : “But sometimes in a man or a woman awareness takes place-not very often and always unexplainable. There are no words for it because there is no one ever to tell. This is a secret not kept a secret, but locked in wordlessness. The craft or art of writing is the clumsy attempt to find symbols for wordlessness.”
- Le koala tueur et autres histoires du Bush (Kenneth Cook)
J’aime les oeuvres comiques. Peut-ĂȘtre que tout cela a commencĂ© avec ‘Le Vieux nĂšgre et la mĂ©daille’ qu’un copain m’avait fait lire au collĂšge un peu avant ‘Les bimanes’ de SĂ©vĂ©rin CĂ©cile AbĂ©ga. Mais ce dernier livre a l’avantage qu’il Ă©tait au programme scolaire et notre enseignant, un frĂšre canadien, nous l’avait rendu encore plus sympathique.
Pour entamer ‘Le koala tueur et autres histoires du Bush’, il m’a fallu un peu de courage : la premiĂšre histoire avait pour titre : Alcool et serpents ! Je lisais en pleine nuit et jâĂ©tais Ă quelques minutes de mâendormir. Mais je suis tombĂ© assez vite sur ce passage oĂč le narrateur retrouvait un monteur de serpent avec lequel il venait de sympathiser :
” Les reptiles ne bougeaient guĂšre, ils semblaient apprĂ©cier la chaleur du corps inerte de Blackie. Je le prĂ©sumais vivant car ses ronflements faisaient vibrer les vitres, mais aucun indice ne me permettais de savoir s’il Ă©tait dans le coma parce qu’il avait Ă©tĂ© mordu, simplement ivre mort, ou un mĂ©lange des deux.”
Il y avait longtemps que je n’avais pas autant ri en lisant des nouvelles. Le style de l’auteur est dĂ©pouillĂ© quoique les histoires soient aussi percutantes les unes que les autres avec des chutes surprenantes.
- Le Nez suivi du Manteau (Nicolas Gogol)
Il n y a pas que les noms des personnages russes que j’aime. Mais avec ces noms seulement, on a dĂ©jĂ l’enchantement que l’on cherche lorsqu’on entame une Ćuvre de fiction.
Ensuite, il m’est facile de me retrouver dans certains personnages et dans certaines situations. Par exemple chez Gogol, des histoires normales peuvent basculer Ă tout moment dans le fantastique ou l’irrationnel, un peu comme dans les faits divers que l’on retrouve chez nous chaque jour. Vladimir Nabokov rappelle Ă ce propos ‘[…] L’on aime Ă rappeler que la diffĂ©rence entre le cĂŽtĂ© comique et le cĂŽtĂ© cosmique des choses dĂ©pend d’une seule consonne sifflante.
Dans les deux nouvelles (Le nez et Le manteau) rassemblĂ©es dans le livre, on est plongĂ© dans l’univers des fonctionnaires de PĂ©tersbourg des annĂ©es 1830-1840 et l’auteur fait une satire fĂ©roce de la bureaucratie.
Extrait du manteau : ” Le rĂ©gisseur de collĂšge devait faire son rapport au secrĂ©taire de province, le secrĂ©taire de province s’adressait au conseiller titulaire ou Ă quelque autre fonctionnaire, et ainsi de suite, en passant par tous les degrĂ©s de la hiĂ©rarchie. C’est ainsi que les choses se passent dans notre sainte Russie : chacun y joue au chef et copie son supĂ©rieur.”
- L’affaire PĂ©lican (John Grisham)
Enfin, j’ai lu le roman ! Le film, nous l’avons vu dans notre jeunesse au CinĂ©ma Abbia Ă YaoundĂ©. Denzel Washington, Julia roberts…
La lecture du thriller mâa ravi. Comme c’est souvent le cas lorsquâon a dĂ©jĂ vu le film, il y a de nombreux dĂ©tails intĂ©ressants que jâai retrouvĂ©s avec joie dans le livre, dĂ©tails qui ne sont pas forcĂ©ment dans le film ou alors qui n’ont pas la mĂȘme intensitĂ© ou la mĂȘme sensibilitĂ©.
Dans ce roman dans lequel Darby Shaw, une brillante Ă©tudiante en droit, joue un rĂŽle dĂ©terminant dans l’enquĂȘte sur les dĂ©cĂšs tragiques de deux membres de la Cour SuprĂȘme des Etats Unis, l’intrigue conduit dans les dĂ©dales du monde judiciaire et les problĂšmes sociaux et politiques s’entremĂȘlent.
Passage tirĂ© du roman : “Certes, cette crise Ă©tait une aubaine, les sondages continuaient Ă grimper, Rosenberg avait disparu, lâimage de marque du prĂ©sident se trouvait rehaussĂ©e dans une AmĂ©rique satisfaite de savoir quâil tenait fermement les rĂȘnes du pouvoir, les dĂ©mocrates se faisaient tout petits, la réélection Ă©tait dans la poche.”
- Journal d’un Ă©crivan en pyjama (Dany LaferriĂšre)
J’avais achetĂ© ce livre grĂące Ă son titre que j’avais trouvĂ© original. Ensuite, j’ai lu le livre par petits bouts, mais sans que cela se fasse de la premiĂšre Ă la derniĂšre page. Cela est possible avec cet ouvrage puisque les mĂ©ditations, les rĂ©flexions et les rĂ©cits sont globalement autonomes.
En relisant âLe journal d’un Ă©crivainâ cette annĂ©e, je suis parti de la premiĂšre page Ă la derniĂšre. Pour quelqu’un qui aime les belles-lettres, la lecture de cet ouvrage est un pur rĂ©gal, car il y est question d’Ă©criture, de littĂ©rature et des Ă©crivains.
Extrait : “Il faut savoir que le vraisemblable n’est pas le vrai. Votre travail, c’est de rendre crĂ©dible l’univers que vous avez fait passer par le tamis de votre sensibilitĂ©. On Ă©crit avec des mots et non des actes. On parvient Ă masquer cette dĂ©ficience avec les images, les mĂ©taphores, les comparaisons.”
- La ferme aux animaux (George Orwell)
AprĂšs la fascinante lecture de â1984â, j’avais enchaĂźnĂ© presqu’immĂ©diatement avec ‘La ferme aux animaux’ avant de m’interrompre un moment. J’en ai rĂ©cemment achevĂ© la lecture.
Le livre est une satire historique et politique et l’on peut faire un parallĂšle avec certains Ă©vĂ©nements ou personnages. Ă la ferme du manoir, les animaux souhaitent s’Ă©manciper de la tyrannie et de leur exploitation. Il fomente une rĂ©volution, mais le rĂȘve de libertĂ© partagĂ© vire progressivement au cauchemar.
Il me semble que George Orwell est un visionnaire qui, avec ses histoires allĂ©goriques, a anticipĂ© certains Ă©vĂ©nements que nous vivons aujourd’hui. De quoi avoir envie d’aller Ă la dĂ©couverte de ses autres Ćuvres.
Extrait : “Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon Ă l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon Ă l’homme ; mais dĂ©jĂ il Ă©tait impossible de distinguer l’un de l’autre.”
- Exercices de Style (Raymond Queneau)
Ce livre est un cadeau reçu il y a quelques annĂ©es alors que j’Ă©tais en mission professionnelle longue durĂ©e en France. La personne qui me lâoffrait avait bien perçu ma passion pour les jeux de mots et les histoires qu’on tourne dans tous les sens. J’avais aussitĂŽt commencĂ© la lecture ce week-end-lĂ avant de retourner Ă mes prĂ©sentations PowerPoint dĂšs le lundi.
Ce n’est que rĂ©cemment que j’ai pris le temps de savourer chaque variation de l’histoire racontĂ©e. ‘Exercices de style’ est en effet une brĂšve histoire racontĂ©e quatre-vingt-dix-neuf fois, de quatre-vingt-dix-neuf maniĂšres diffĂ©rentes.
Son auteur, Raymond Queneau, fut lâun des co-fondateurs de lâOulipo (ouvroir de littĂ©rature potentielle) en 1960, un mouvement littĂ©raire prĂŽnant lâinnovation par le langage. ‘Exercices de style’ arriva donc comme un texte prĂ©curseur du mouvement et un exemple probant d’application d’une contrainte en littĂ©rature. Ă noter que l’Ă©crivain français HervĂ© Le Tellier (prix Goncourt 2020) est un oulipien, ce qui permet de savoir que le mouvement est toujours dynamique.
Ci-aprĂšs le dĂ©but d’une des variations de l’histoire des ‘Exercices de style’. Au Camer, on peut comprendre facilement, surtout en lisant Ă haute voix : “Un dai vers middai, je tĂšque le beusse et je sie un jeugne manne avec une grĂšte nĂšque et un hatte avec une quainnde de lĂšsse tressĂ©s. Soudainement ce jeugne manne bi-queumze crĂ©zĂ© et acquiouse un respectable seur de lui trider sur les toses. Puis il reuna sur un site eunoccupĂ©.”
- Le NĆud De VipĂšre (François Mauriac)
La premiĂšre fois que j’ai lu âLe nĆud de vipĂšres, j’Ă©tais au collĂšge. Nous Ă©tions en terminale C et la majoritĂ© des Ă©lĂšves n’avait que peu d’intĂ©rĂȘt pour la littĂ©rature, concentrĂ© Ă rĂ©soudre les durs exercices de maths du fameux Maurice Monge.
Notre fringuant et jeune prof de français (Marcellin Vounda) institua un prix de littĂ©rature pour nous intĂ©resser davantage Ă sa matiĂšre. Au premier trimestre, j’obtins la meilleure note en français (et en français seulement) et je me retrouvai Ă lire le roman de François Mauriac pendant les congĂ©s de NoĂ«l.
Difficile Ă l’Ă©poque de m’identifier au personnage principal qui est un avare ĂągĂ© qui pense que ses proches ne l’aiment pas et ne s’intĂ©ressent qu’Ă son patrimoine. Le roman est original en ce sens que c’est une confession Ă©pistolaire au dĂ©part qui se transforme suite Ă des pĂ©ripĂ©ties en un journal.
En relisant cette annĂ©e, je suivais l’intrigue avec un regard neuf et j’ai Ă©tĂ© plus sensible Ă certains dĂ©tails. Et jâapprĂ©cie davantage le style particulier de lâauteur qui mâa conduit Ă lire dâautres livres quâil a Ă©crits.
Passage tirĂ© du roman : “Et moi, je possĂ©dais une espĂšce de gĂ©nie. Si j’avais eu, Ă ce moment, une femme qui m’eĂ»t aimĂ©, jusqu’oĂč ne serais-je pas montĂ© ? On ne peut tout seul garder la foi en soi-mĂȘme. Il faut que nous ayons un tĂ©moin de notre force : quelqu’un qui marque les coups, qui compte les points, qui nous couronne au jour de la rĂ©compense, – comme autrefois, Ă la distribution des prix, chargĂ© de livres, je cherchais des yeux maman dans la foule et au son d’une musique militaire, elle dĂ©posait des lauriers d’or sur ma tĂȘte frais tondue.”
Bonus 1- Evangile Selon Sainte Marque (Thibault Marcel Tsimi)
J’ai eu l’opportunitĂ© de lire le livre de Thibauld Marcel Tsimi avant sa parution officielle. C’est un essai dans lequel le communicateur crĂ©e un lien Ă©tonnant et dĂ©tonnant entre le marketing et la religion.
Je nâai pas Ă©tĂ© surpris que l’ancien sĂ©minariste devenu publicitaire fourmillement d’idĂ©es novatrices et originales puisque je me rappelle bien les longues discussions que nous avions en agence de communication.
En cette fin d’annĂ©e et Ă lecture de l’ouvrage, je me demande si le postulat de la divinisation des marques ne devient plus Ă©vident. AprĂšs tout, les temples des produits discutent, et mĂȘme ravissent la vedette aux temples religieux.
Bonus 2- Indépendants (Aurélien Ludovic Kilama)
Les IndĂ©pendants, le roman d’AurĂ©lien Ludovic Kilama a paru en 2022 chez L’Harmattan. J’ai eu l’occasion de l’acquĂ©rir et d’Ă©changer avec l’auteur lors de la sĂ©ance de dĂ©dicace Ă la FNAC de Bali.
J’ai entamĂ© la lecture pour suivre les aventures de quatre jeunes africains de plusieurs nationalitĂ©s pris dans le tourbillon des indĂ©pendances des pays africains dans les annĂ©es 60. J’aurai sans doute l’occasion de revenir sur ce roman qui contribue Ă l’appropriation optimale et complĂšte de notre histoire en posant un autre regard sur de nombreux faits.
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En ouvrant un livre et en entrant dans l’univers de l’auteur, nous emmenons aussi le nĂŽtre.
Cette expĂ©rience est forcĂ©ment diffĂ©rente d’un lecteur Ă un autre. Umbeto Eco pense du reste qu’ ” Un texte est une machine paresseuse qui exige de ses lecteurs qu’ils fassent une partie du travail; autrement dit, un dispositif conçu pour susciter les interprĂ©tations. […] En mĂȘme temps, le lecteur ne peut choisir n’importe quelle interprĂ©tation fondĂ©e simplement sur sa fantaisie : il doit s’assurer que le texte, d’une façon ou d’une autre, lĂ©gitime et mĂȘme encourage une lecture particuliĂšre.”
N’hĂ©sitez pas Ă partager avec nous vos lectures de 2022, vos commentaires et vos interprĂ©tations !







