Comme pour d’autres pans de notre histoire, lorsqu’on évoque les auteurs locaux, qu’ils aient écrit de la fiction ou de la non fiction, on est en droit de se demander si les plus méritants ont véritablement été reconnus à leur juste valeur, et plus encore s’ils occupent la place qui devrait être la leur dans la mémoire collective.
De façon pratique, est-il possible d’entrer sereinement au cœur de notre littérature passée pour en saisir les brûlantes thématiques et les acteurs majeurs ? Des auteurs souvent protagonistes de grands événements nationaux et internationaux et qui, munis de ces expériences uniques, ont abordé de manière pertinente, tant sur la forme que sur le fond, les thématiques sur les grands enjeux de l’époque, singulièrement celles qui concernent l’Afrique.
Il existe en effet des défis persistants pour certains de ces auteurs, leur œuvre ayant été interrompue brutalement, nous privant ainsi de la suite de leurs précieux apports sur les plans artistique, littéraire et intellectuel.
MONGO BETI
MONGO BETI s’est opposé avec une radicalité aiguë à l’administration française coloniale et aux administrations locales postcoloniales. Ses œuvres de dénonciation ou de dérision des sociétés successives issues de ces périodes sont si poignantes et si impactantes qu’un pamphlet comme ‘Main basse sur le Cameroun’ a subi la censure du gouvernement français. Au Cameroun également, les écrits et la parole de l’auteur seront souvent contrariés dans leur diffusion, même si le fameux roman ‘Ville cruelle’ sera inscrit au programme du cours de littérature des lycées et collèges.
Avec Odile Tobner, son épouse, Mongo Beti fonde en 1978 la revue ‘Peuples Noirs, Peuples Africains’ qui prolonge et expose plus directement la pensée de l’auteur jusqu’à son retour au Cameroun en 1991. Dès son retour après 32 ans d’exil en France, il fonde la Librairie des Peuples Noirs comme une suite à la revue mentionnée plus haut.
Pendant les dix années de sa présence locale, il travaille avec acharnement dans de nombreux domaines : gestion de la librairie, écriture de nouveaux livres et d’articles dans la presse, projets de développement rural, investissement politique, etc. Cette présence multidimensionnelle prend fin le 1er octobre 2001 lorsque l’écrivain est hospitalisé à Yaoundé, puis transféré à l’hôpital général de Douala le 6 octobre, où il décède le 7 octobre 2001.
Au moment de son décès, il est évident que Mongo Beti espérait contribuer encore au développement du pays et produire d’autres œuvres littéraires. Lui, le témoin vigilant et exigeant de son époque, avait encore d’innombrables choses à dire, d’innombrables sujets à aborder, des éclaircissements à apporter. Et s’il est vrai que le dernier livre sur lequel il travaillait au moment de son décès sortira un jour, alors nous le lirons sans doute avec toute la reconnaissance d’un trésor que l’on retrouve.
ENGELBERT MVENG
ENGELBERT MVENG fait sans doute partie de ces auteurs qui ont travaillé à planter le décor d’une autonomie intellectuelle pour la production des savoirs et des savoir-faire endogènes. Des concepts tels que l’annihilation anthropologique et la paupérisation anthropologique, relatifs à l’esclavage et à la colonisation, montrent bien la profondeur du choix de pédagogie qu’embrasse l’auteur pour aborder les nombreux champs de connaissance auxquels il s’intéresse et où il produit des œuvres artistiques et littéraires à destination d’une audience endogène et exogène.
Le père Engelbert Mveng affectionnait particulièrement le dessin et la peinture et ses travaux, qui s’inspirent de l’art traditionnel africain, se retrouvent un peu partout dans le monde, dans des églises et ailleurs. Pour l’auteur de ces lignes, la lecture du petit mais dense ouvrage L’art et l’artisanat camerounais fut particulièrement lumineuse et utile lors des recherches sur la rédaction du roman, Derrière le sourire du masque.
De l’histoire à la théologie en passant par l’archéologie ou la poésie/philosophie, Engelbert Mveng fut un érudit passionné. Ce qui ne l’empêcha pas de participer à des événements fondateurs comme le premier Festival des Arts nègre de Dakar en 1966 ou le Festival panafricain d’Alger en 1969. Il produisait alors des discours et des articles et ne cessait de partager sa vision sur la culture africaine et sa place dans le monde.
Le 23 avril 1995, deux mois après qu’il a organisé un congrès International à Yaoundé sur « Moïse l’Africain », le Père Engelbert Mveng est retrouvé mort à Nkol-Afeme près de Yaoundé, dans sa chambre de la nouvelle congrégation religieuse, Les Béatitudes, qu’il avait contribué à fonder. Les circonstances de cette tragique disparition demeurent à ce jour non élucidées.
Engelbert Mveng, premier jésuite camerounais, fut par certains côté un paria comme Mongo Beti L’éthique, la soif de justice sociale et la nécessité de dénoncer des systèmes iniques réunissaient ces deux fortes personnalités. Auteur et artististe prolifique, le combat que mena Engelbert Mveng pour la restitution à l’Afrique de la place qui lui est due dans l’histoire universelle n’était pas achevé au moment de son décès ; il aurait certainement continué à mettre ses forces pour matérialiser cette vision.
JOSEPH TCHNDJANG POUEMI
JOSEPH TCHNDJANG POUEMI est le premier Camerounais à être reçu au concours d’Agrégation de Droit et des Sciences économiques (option sciences économiques et de gestion) en 1972.
Lorsqu’on s’intéresse un peu à sa vie et à son parcours, notamment professionnel, on décèle tout de suite à travers les choix, les vicissitudes et les renoncements, la radicalité et le côté mystérieux d’un homme qui se voulait totalement libre et qui souhaitait servir presque de manière sacrificielle son continent, tant bouillonnait en lui l’envie de changer son destin contrarié.
La dédicace de son immense ouvrage, Monnaie, servitude, liberté : la répression monétaire de l’Afrique, paru en 1980 est à ce titre révélatrice :
« À tous les enfants d’Afrique
que l’intolérance a privés
de la joie de servir
la terre nourricière »
Dans cet ouvrage, l’auteur visionnaire parle de la souveraineté des pays et de leur indépendance monétaire. Le professeur Tchundjang Pouemi est ainsi ce précurseur qui a abordé sans détour la question du Franc CFA, qualifiant par exemple la monnaie de la zone franc en Afrique de monnaie coloniale et se demandant en citant des manifestants d’un pays, si on ne devrait pas confirmer que le FMI est bien le «Fonds de misère instantanée ».
Le 27 décembre 1984 à Douala, le professeur Joseph Tchundjang Pouemi est retrouvé mort. Il était âgé de 47 ans et il se serait suicidé, à cause notamment de revers professionnels. Il n’a sans doute pas eu la possibilité de servir son continent comme il le souhaitait.
En plus de son ouvrage mythique sur la monnaie, il a écrit d’autres livres et en aurait sans doute publié davantage s’il avait vécu plus longtemps, étant donné l’expérience accumulée à travers le monde au sein de diverses institutions académiques et au Fonds Monétaire International.
BERNARD NANGA
LE ROMAN Les Chauves-Souris, initialement publié à Paris en 1980, ne sera en vente libre au Cameroun que des années plus tard. Avec cette censure, on retrouve étrangement quelques péripéties qui rappellent celles de Mongo Beti avec son livre ‘Main Basse sur le Cameroun’, d’autant plus que le livre de Bernard Nanga finira lui aussi par être inscrit au programme des études littéraires dans les lycées et collèges du Cameroun longtemps après.
Dans Les Chauves-souris, le roman majeur de Bernard Nanga jusqu’à son décès prématuré, nous sommes après les indépendances et alors qu’une certaine élite locale a déjà eu le temps de se constituer pour reproduire à la perfection les travers hérités des colons.
L’œuvre de fiction s’appesantit sur les mécanismes d’ascension sociale d’ une élite effrontée qui se retrouve très vite à contre-courant des valeurs défendues par l’auteur qui, soit dit en passant, a été prêtre un moment. Il rêve sans doute d’une société saine qui éradiquerait certaines tares par trop visibles.
Mais cet idéal sera tragiquement interrompu le 13 mars 1985 par sa mort dans des circonstances qui restent encore à éclaircir. Avant sa mort pourtant, il était question de la publication d’un recueil de poèmes et de la sortie d’un nouveau roman, des épisodes stimulants qui, hélas, n’arriveraient jamais.
Écrivain engagé, Bernard Nanga avait choisi la plume pour être utile à ses semblables et même si cet idéal a été interrompu, la densité des ouvrages qu’il a laissés permet encore aujourd’hui de réfléchir à la refondation du tissu social et au retour des valeurs séculaires nobles.
LES OEUVRES de certains de nos illustres auteurs ont été interrompu alors qu’ils travaillaient activement à écrire et à compléter des pans entiers de notre histoire ou à développer des péripéties de nos histoires locales.
Ces auteurs majeurs ont décrit les réalités d’aujourd’hui avec des décennies d’avance, identifiant non seulement des poisons capables de contaminer nos sociétés mais suggérant aussi des antidotes susceptibles de les protéger ou de les guérir. La radicalité, l’érudition, l’avant-gardisme et la singulière beauté esthétique des œuvres de ces auteurs demeurent des actifs indéniables de notre patrimoine.